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Documents de Savoie

Le 19 avril 1840 la ville de SALLANCHES

était totalement dévastée par un incendie

- Récit original de Jacques PISSARD armurier à Sallanches -


 

6 - Les débuts de l'entraide

Les morts nous ont fait oublier les survivants. Reportons maintenant sur eux notre attention. Les autorités de la province, au bruit du désastre, s’empressèrent de se rendre à Sallanches. Elles mêlèrent leurs larmes à celles des incendiés, leur apportèrent du pain ramassé à Bonneville, à La Roche, à Cluses, à Magland, et leur promirent dévouement et assistance. Les habitants de Saint Martin, de Saint Roch, de Domancy, de Cordon, étaient aussi venus partager la douleur de leurs infortunés compatriotes, et leur offrir asile et nourriture. La seconde nuit en effet approchait : il fallait bien leur procurer un peu de repos. La plupart profitèrent donc de l’hospitalité qui leur était si tendrement offerte, et un certain nombre ne pouvant supporter l’idée de n’avoir plus de patrie, passa la nuit auprès des murailles qui n’avaient pas perdu la chaleur du feu. Oh ! Cette nuit fut loin d’être paisible !

Le sommeil fuyait les paupières qui pourtant se fermaient d’elles-mêmes ; l’agitation tourmentait des membres qui demandaient le calme ; des rêveries obsédaient une imagination déjà si horriblement frappée. Plus de pain, qui nous en fournira ? Plus de patrie, quelle est la terre qui recevra notre dépouille ? Des étrangers viendront s’établir sur les ruines de notre demeure, achèteront nos champs, les cultiveront, et nous, nous seront errants, séparés, voués aux humiliations de l’indigence et de la disgrâce. Que notre infortune est grande ! Dieu, donnez-nous le courage de la résignation. Telles étaient leurs inquiétudes, telles étaient leurs paroles. Un second jour se lève sur les malheureux. De bon matin, ils reprennent la route de Sallanches ; ils cheminent tristes, silencieux, portant sans cesse leur regard sur les masures qu’ils continuent d’appeler leurs maisons. Cependant une classe d’hommes qui se trouve partout où il y a commerce et industrie, qui ne peut savoir ce que c’est que la patrie, qui est de tous les pays qui lui donnent du travail et du pain s’éloignait de Sallanches, ne regrettant que ce que l’incendie lui avait ravi. Environ deux cents ouvriers partirent le mardi. Ils étaient venus pauvres, ils s’en retournaient pauvres. S’il y a des jouissances dans la possession des richesses, il y a aussi des peines qui en sont inséparables. Quelquefois il vaut mieux ne rien posséder. Dans les choses d’ici-bas, il y a toujours compensation. L’état des ruines ne s’oppose plus à la libre circulation, et chacun poussé par un sentiment que nous ne saurions définir, va nourrir sa douleur de la vue des objets les plus capables de la rendre désespérante.

Une vue de Sallanches avant l'incendie

Ces infortunés se promènent sur leurs masures, remuent la cendre dont elles sont remplies, vont s’asseoir sur le seuil de la porte, et la tête penchée, ils se livrent aux transports de la désolation. Un moment ils vous parlent avec calme ; la foi leur inspire du courage et des paroles sublimes de patience ; un moment après, le souvenir de leurs maux les soulève, les agite, les fait inaccessibles aux motifs de consolation. L’immensité de leurs revers était propre à écraser une nature plus forte que celle de l’homme. Les trois quarts de la population étaient composés d’industriels qui ont tout perdu, en perdant leurs outils et leurs marchandises ; et les propriétaires, dont le petit nombre était dans l’aisance, sont appauvris de telle sorte que la plupart descendront d’une condition honnête à une condition bien inférieure.

Le feu a été d’une intensité si grande qu’il n’a rien laissé à détruire, et il a été si rapide, si extraordinairement effrayant que presque tout lui fut abandonné. Environ quatre millions, fruit d’un long travail et de continuelles économies, ont disparu dans l’intervalle d’une heure.

La plus grande partie des édifices a croulé ; ce qui reste debout est réduit en chaux. Quelques caves ont été épargnées : à force d’intrépidité, on a garanti le premier étage du presbytère, en abattant le second pendant que les flammes le dévoraient. A côté de l’église est placée une grande chapelle qui servait aux confrères et sœurs du Saint Sacrement : le feu y est entré, mais on a pu préserver l’autel qui est tout brillant d’or, et qui n’a nullement souffert. Sa conservation est regardée comme un prodige. Tout le monde accourut pour s’en édifier. « Dieu nous a laissé un autel, disaient ces bons chrétiens : il veut encore que nous lui offrions des sacrifices, espérons. Notre chère ville se rebâtira, et nous conserverons une patrie ».
 


(début du texte)
  1- Au lecteur
  2-  Prélude au drame
  3-  L’incendie
  4-  La première nuit des survivants
  5-  Journée du 20 avril : découvertes macabres
  6-  Les débuts de l’entraide
 
(suite du texte)
  7-  Les secours s’organisent
  8-  La nouvelle de la détresse des Sallanchois se répand
  9-  Une mobilisation charitable
10-  Une lettre du Roi Charles-Albert
11-  Toute la Savoie se mobilise
12-  Mr Pelloux recueille des orphelins
 
(suite du texte les mois suivants)
13-  Une œuvre de bienfaisance pour récolter des fonds
14-  Les autres villes du Piémont
15-  La vertu de charité
16-  Le projet de reconstruction
17-  Notice historique sur Sallanches

(Fin du texte)

copyright - JLB - COLLECTIONNEUR 


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